CQNR 

Que nous reste-t-il ? 

 

 

Ecriture de plateau sur le thème "Ce Qu'il Nous Reste"

Mise en scène par Jean-Noël Dahan

Avec Olivier Amanatian, Noémie Ballof, Claire Eudeline, Florence Ihaddadène, Ferdinand Joannis, Sylvie Morero, Maïté Patros, Alex Pattie

 

Les 25, 26, 27 février 2015 à 18H à la Maison de l'Etudiant - Université Paris Ouest Nanterre La Défense

 

Le 1er avril 2015 à 18H30 à la Maison de l'Etudiant - Université Paris Ouest Nanterre La Défense - Festival "Les Marmites Artistiques"

 

Le 24 avril à 20H30 à la Salle des Fêtes - Nanterre - Semaine de O.U.F (Offensive Utile et Festive)

 

Le 7 mai 2015 à Vilnius (Lituanie) - Festival "International University Theatre Forum"

 

La question « Que nous reste-t-il ? » guide nos improvisations qui servent de base à l’élaboration du spectacle. A l’instar du Tanztheater de Pina Bausch, ce spectacle tiendra tout autant de la danse, que de la parole et du jeu théâtraux.

 

 

A l’origine du travail…

 

Lorsque je constate les réalisations imposantes de certains artistes, les moyens considérables dont ils ont disposé, et lorsqu’en regard je constate que mes propres moyens sont si minces, je me demande, souhaitant créer à mon tour : « que nous reste-t-il ? » Il nous reste des ruines, des bribes de grandes oeuvres, à partir desquelles nous pouvons nous-mêmes créer. Il reste le commencement.

 

 Que nous reste-t-il, alors que notre temps est compté, que nous sommes perpétuellement des "amateurs" de la vie, que nous n'avons pas le temps d'esthétiser notre condition ? Il s'agit de se dessaisir du quotidien, un moment, un instant, le plus longtemps possible, de faire et d'aller vers des choses simples, pour lesquelles nous n'avons que nous-mêmes. Soi et l'autre. Porter tomber sauter s'entrelacer s'étreindre. 

 

C’est la volonté de faire avec ce que nous avons sous la main qui nous a orienté vers l’écriture de plateau et un vocabulaire plus « corporel » que pour nos précédentes créations. 

 

Notre question comporte aussi sa propre réponse, le « nous ». De grandes choses peuvent être faites par les élites, mais moi, je n'en ai pas les moyens. Je suis seul et impuissant. Alors j'ai besoin de poser la question aux autres, d’imaginer que j’ai le droit de m’adresser à eux, de les inciter à combler ce dont j’ai besoin, de ne pas être seul, de

m'inclure dans un ensemble, afin de renouveler la question de la vie, avoir la force de créer encore, et encore, jusqu'à mieux.

 

LE JEU …

 

On peut lire CQNR comme une succession de tableaux habités par un mouvement perpétuel, magnétique. Ce mouvement est celui des corps qui s’attirent et se repoussent, celui des pensées qui s’imposent puis s’évaporent.

 

S’ouvre le Notebook, séquence du réveil au cœur de la nuit, le sommeil perturbé par une idée soudaine et la nécessité de la poser sur le papier pour mieux se rendormir. Tour à tour, les comédiens quittent la léthargie pour la fureur d’écrire. Ensemble, ils se perdent dans le geste ; les signes et les corps s’entremêlent et s’épuisent.

 

Des Récits naissent et se déploient dans le calme qui revient alors. Ce sont des testaments, les traces infimes et précieuses d’une solitude, légués au monde quelques secondes avant de s’éteindre.

 

Les Etreintes y répondent par l’amorce du couple. Les corps se ravivent au contact l’un de l’autre, ils s’enlacent, s’accrochent puis se défont. Ces étreintes sont des adieux répétés à la personne que l’on chérit le plus. Les couples vivent le désir, l’amour, éprouvent l’oubli, la séparation jusqu’à la chute.

 

Marchant parmi les corps tombés, deux se retrouvent. Leur amour est intact. Mais il appelle un soudain besoin de transparence, de passer aux Aveux. L’un révèle à l’autre un épisode sensible ou scabreux de son propre passé qui ébranle aussitôt la relation. A l’autre de surmonter la crise, avant de s’exposer à son tour.

 

Le cycle d’aveux se dédouble. Au sol, l’inertie se rompt. Les corps sont agités de spasmes. Très progressivement, ils parviennent à se mouvoir. Coûte que coûte il leur faut avancer tandis que, parmi eux, le couple parade. Au terme de cette lente Evolution, tous marchent dans l’espace.

 

Alors, la cadence de l’un peut attirer l’autre dans son sillage, un regard peut initier un rapprochement, un contact. À chaque rencontre s’improvise une Forme, un déplacement en duo pioché dans le répertoire commun. Soulèvements, portés, tirés, poussés, chutes, virevoltes, roulades, sauts. Le groupe s’excite à mesure, le rythme s’emballe soutenu par des sprints, des mouvements plus frénétiques et isolés. Un second couple, en action avec les autres comédiens, échange des aveux.

 

Une brève accalmie introduit Toucher/Être Touché. Sur une impulsion collective, chacun tombe au sol, replié sur son corps qu’il tâte furieusement comme pour en vérifier la présence intégrale à chaque instant. Les gestes sont nerveux et s’étendent au corps de l’autre s’il y a contact. Le mélange des corps figure un rapport primaire à l’autre qui tient à la volupté comme à la lutte. La fièvre s’apaise enfin.

 

Les comédiens se redressent, haletant, face public. Il ne leur reste désormais plus que lui. Ils l’observent, partagent avec lui quelques mots piqués ailleurs et qui résonnent en eux, de grandes citations, des remarques grivoises, des slogans rebattus sans cesse. Ils lui confient leurs cauchemars, leurs lubies, leurs espoirs. Par cette prise de Parole collective, frontale et intime, ils jouent autant avec le pouvoir qu’avec l’impuissance. Le corps et la voix, le geste et l'action se gorgent de liberté.

 

Cette énergie explose finalement en une grande scène de Liesse et des couleurs. Le plateau reçoit profusion de confettis, neige japonaise et autres pastilles de papier projetées à pleines poignées par le groupe ravi. Plusieurs formes, des étreintes aux portés, renaissent dans cet ultime mouvement de joie.

 

Différence/répétition, moi/meute, sens/non-sens

 

Le spectacle utilise la répétition, mais pas de façon mécanique. Plutôt comme un effet du temps qui nous confronte incessamment aux même situations, auxquelles nous réagissons toujours différemment (Cf. le film Un jour sans fin). Par ailleurs, une même action, répétée successivement par plusieurs personnes, fonctionne grâce et fait ressortir la diversité de chaque être faisant l’action. La répétition aide aussi à faire sortir l’action de son caractère anecdotique et lui confère d’emblée un double sens, une seconde ligne de lecture, plus universelle. 

 

La confiance, la rencontre, la solitude, la mémoire sont ainsi autant de thèmes que nous abordons par le biais du corps et des sens. Une personne se laisse tomber dans le « vide », une autre la rattrape in extremis. Quand il ne reste plus rien, prenons-nous le risque d’être confronté au vide ? Il s’agit d’interroger le lien ténu qui nous raccroche à la vie. Les scènes de groupe sont relativement importantes et nous permettent de travailler les effets de miroirs, de répétitions et d’échos via les mouvements et les perceptions sensitives et corporelles. Le toucher nous semble un des sens les plus intéressants à « explorer », ainsi dans le spectacle il y aura de nombreuses scènes d’étreintes qui questionnent la solitude et la perte de l’être cher. 

 

La relation entre les acteurs dans le spectacle tient autant du groupe-masse-matériau-meute, susceptible de toutes les métaphores (molécules, insectes, charnier, orgie, solitudes…), des initiatives isolées, calmes ou désespérées, que des couples délicats. Le «nous» ne cesse de nous interroger, il ouvre énormément de possibilités de jeu et d’interactions entre les comédiens, il rend compte de notre lien inéluctable au groupe et a contrario met en lumière les situations de solitude que nous rencontrons face à la perte et à notre besoin de l’autre. C’est pour autant un spectacle éminemment joyeux, un hymne à la vie, et c’est aussi pourquoi nous insistons sur la dimension collective des scènes qui font naître un sentiment de joie malgré des prises de conscience corporelles et sensitives qui ramènent au « moi ».