Les Illuminations

Arthur Rimbaud

 

Mise en scène de Michel Nebenzahl

Représentations au théâtre B.-M. Koltès de l’université Paris X (5 fois, en juin et octobre 1999), puis au Lavoir Moderne Parisien et aux Arènes de Montmartre (juin 2000) dans le cadre du Festival Attitude 18.

 

 

Un texte sans intrigue, sans dialogue, sans personnages, qui implose les "genres", "la littérature", et pourtant théâtre : cruel, épique. Rimbaud écrit de ce qui mobilise l'humanité par-delà les miroirs de l'être, de l'avoir, du pouvoir. PARADE SAUVAGE : la peste et le

carnaval s'emparent de l'ultime figure où se réfugie la Raison à laquelle l'humain sacrifie et se sacrifie : l'économie. SOLDE d'images, de paroles, de plaisirs qui ignorent marché et consommation. De l'impasse de la "mondialisation", de la subjectivité religieuse et du théâtre

spectaculaire, mais aussi du métissage et des VILLES, Rimbaud invente l'écriture d'une puissance infinie de relations et de différences : non pas un théâtre, mais LE théâtre. C'est la disparition de l'auteur, du "sujet", c'est-à-dire de l'origine et de la fin, que se manifeste la réalité, la "vraie vie" : puissance de relations et de différences qui ne connaît d'autre loi, d'autre but, d'autre profit qu'elle-même. Toutes voix divisées. Divisée la voix de chacun : impersonnelle et singulière, qui n'endosse aucun personnage. Divisés les duos, trios, quatuors, les voix des choeu~s : chacune empêche l'autre d'avoir le dernier mot. Une conversation. A distance de l'indifférence et de l'harmonie. Le cri résume le geste et la parole, l'énigme du singulief-et de l'universel : ni seul, ni ensemble. Aucune autre société que celle de l'intelligence et du désir, de la parole et de la chair. Rimbaud part en laissant l'évidence du paradis à "l'humain" hanté par la haine de soi.

 

GENIE : Rimbaud écrit depuis la tombe illocalisable d'Oedipe à Colone, dont héritera Antigone et avec elle toute la puissance du théâtre : sortir l'histoire de tous les miroirs où l'humain aliène sa puissance d'émancipation d'une nature aveugle. Ouvrir donc le théâtre du troisième millénaire avec ILLUMINATIONS HISTORIQUE SOIR

 

"Illuminations" : éveil d'un "Songe" où, d'avoir bu au fleuve de l'oubli de l'asservissement, un se trouverait plusieurs et plusieurs uns, umques et chacun et tous personne, pour dire "la crevaison pour le monde qui va". Lire "Illuminations" c'est écouter une parole matière, chaos, matériau, foule anonyme des grands boulevards d'où émergent des voix inouïes, des corps "merveilleux" jusqu'alors inconnus d'eux-mêmes. Corps et voix que leur singularité n'accommode pas, qui se rencontrent en des éclairs de jouissance, se séparent pour des voyages intérieurs, se retrouvent pour partager des peurs disparues. Les rêves de l'enfance et la misère du monde réinventeront les "villes". Sur le marché de l'économie on ne trouvera que de l'inéchangeable, mais à foison, et inconsommable. Et il n'y aura plus d'histoire que d'amours. Quand il y a du monde il n'y a plus de "monde", et "Illuminations" sont bien ce "Soir historique" de la fin du monde que remplace la création, infinie. Le "Déluge". "Illuminations" s'est écrit de l'écoute de la musique qui invente d'autres chemins et d'autres liens que ceux de la crainte et de la pitié.

 

 

C'est aussi un théâtre dont nous perdons la mémoire et qui, pourtant, est devant nous, au-delà du drame, de l'intrigue et du personnage. Un théâtre d'acteurs pour qui il s'agit de la vie, du geste, de l'acte et de la parole et non de l'action. Et ce théâtre n'est autre que l'opéra que Rimbaud dit écrire, donc un film, un scénario d'avenir. Pour nous, mémoire de la "Commune", de 1789, de 1917, de 68, "Illuminations" sont aussi annonciation de ce qui arrive.

 

Pourquoi les Illuminations ?

 

Michel Nebenzahl était depuis longtemp·s persuadé de la théâtralité du texte de Rimbaud : poésie "adressée", roman "polyphonique" où l'auteur - le sujet - disparaît derrière tous ses personnages, esquisses d'intrigues - aussitôt lâchées et reprises plus _loin, autobiographie "prophétique", utopie en acte d'une sociabilité d'intelligence et de désir, loin de toute communauté, qui ressemble étrangement à celle que le travail de théâtre construit chaque joùr. . Bref un opéra, un opéra mozartien, figure qui est vraisemblablement autant derrière que devant nous. Encore fallait-il en lire la dramaturgie. Les Illuminations anticipent de quelques années la "crise du drame" (Tchekov, Ibsen, Strindberg) : la difficulté du théâtre - et pas seulement du théâtre - de faire se rejoindre l'intime, le quotidien et l'universel. c'est-à dire ce qui constitue la raison même de la poésie. Quel théâtre annonçait donc la poésie des "Illuminations" ? Commença alors un travail sur chacun des plus de cinquante plans-séquence que comporte le texte. Chacun d'eux nous apparut susceptible d'une lecture dramatique. Nous avons alors entendu des personnes qui s'étonnent d'un état des choses ou qui décident de le prendre en main : un "choeur" ; des monologues d'Enfance ou de Vie ; des rencontres à deux, trois, quatre, cinq ... autour de désirs, de jalousies, de conversations qui s'élargissaient jusqu'à ne plus pouvoir habiter des Villes. De ce matériau, de cette matière informe, chaotique, confrontée aux "mots de la tribu", à la langue, émergeaient des voix, des corps, des figures singulières réticentes à tout dénominateur commun et qui se rejoignaient dans cette "société des uns" , qu'est notre compagme.

 

Loin de l'intrigue, de la "fable" ou du drame, une trame se dégageait peu à peu de la gangue : un "dessein" présidait-il aux "Illuminations" ? Rimbaud n'a donné aucune indication en ce qui concerne l'ordre des "Illuminations" ; les éditions se sont réclamées d'arguments philologiques (les feuillets manuscrits) ou littéraires (conclure sur Génie).

 

 

Notre travail nous conduisit à repérer non une « action » (ce terme dont se réclame l'écriture actuelle du théâtre n'est qu'un succédané du « drame ») mais ce que Rimbaud appelle un Mouvement sous le texte. Ce Mouvement est inscrit dès la première illumination après le déluge. Après le déluge (entendons la, les révolutions), il y a le retour de la langue de bois, de la pensée unique, de « l'omertà », de l'étouffement, des consensus mensongers : comment maintenir sous eux la permanence de l'éveil, du« mouvement»? Telle était bien la puissance de multiplication et de division que nous reconnaissions dans la parole porteuse du « nouveau corps » des Illuminations.

 

« Solde » de toutes les recettes qui confondent la vie avec le bien-être, solde d'une économie (qu'on dit dominante) : d'une économie de la parole. La parole se substituait à l'argent : c'était elle qu'il fallait gagner, pour gagner les identités multiples de chaque personne (au delà du personnage), le jeu avec l'autre, avec les autres (au lieu du conflit avec un vainqueur et un vaincu), l'exaltation de chacun dans le refus de l'ensemble, un choeur en ivresse polyphonique au lieu d'être en quête d'harmonie. On aura compris : un théâtre nouveau naissait de notre expérience, sous nos yeux, se faisait écouter dans une étrange ressemblance avec cette vie oubliée par tous les livres et toutes les« actions». Un théâtre« originaire»: l'écriture de Rimbaud répondait à l'appel et à l'opération de Dionysos - pensons aux Bacchantes.

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