Kafka laboratoire.

 

Mise en scène par Michel Nebenzahl

Trois représentations au théâtre B.-M. Koltès de l’université Paris X en octobre 2000. Samedi 28 avril à 19h, Festival de théâtre universitaire de Lausanne.

 

 

 

Le théâtre n'était pas seulement une passion pour Kafka, une technique d'écriture à laquelle il s'essaya parfois directement, mais encore ce dispositif qui sous-tend notre perception de la réalité comme le montrent "le théâtre de l'Oklahoma" ou les seuls titres du "Procès" ou du "Château". Le théâtre est la dimension même où s'écrit l'oeuvre de Kafka, il en éclaire le sens, l'art mais aussi l'essence du théâtre lui-même. La réalité que nous construisons, celle qui nous fait commander, obéir, produire et consommer, acheter et vendre, chercher des refuges affectifs mais aussi entrer en lutte à mort, torturer, tuer, détruire est une impasse et fait de nous des personnages lâches et féroces. Cette "réalité", nous ne cessons de nous comprendre en elle, de la défendre, de la légitimer par peur et déni d'une autre réalité. Kafka découvre que nous construisons ce que nous appelons la "réalité" à partir d'un point commun, imaginaire, de sacrifice. Et il écrit du sacrifice de ce point commun, du sacrifice du sacrifice donc.

 

Par là il rejoint l'essence originaire du théâtre, l'inlassable question qu'il adresse au public. Au point commun Kafka substitue un curieux objet, un "readymade", "Odradek", qui est aussi une créature extrêmement "mobile". L'écrivain, comme l'artiste, comme l'acteur, comme l'homme de demain n'obéissent qu'à ce petit lutin qui les distrait indéfiniment de la peur et du destin. Et c'est ainsi qu'à chaque texte, le personnage et l'impasse qui nous piège apparaissent comme déchets sur la corde légère où le funambule invente à chaque instant son chemin entre la vie et la mort, dans le sourire, dans la pure contingence du bonheur qui arrive et du destin qui fuit. "Kafka, laboratoire", dans la mesure où nous avons voulu restituer la structure de chaque texte à celle d'un ensemble : La solitude et l'autre : comment avons-nous construit le masculin et le féminin, le couple, pour arriver à de tels "personnages", de telles "impasses" ?

 

Comment le commerce, la bureaucratie, l'entreprise, la politique sont-ils devenus de telles "impasses" d'indifférence, d'irresponsabilité et de violence, et des "personnages" qui les hantent ? Enfin, le théâtre, qui nous montre comment sortir du piège que nous nous sommes tendus. A la condition de laisser tomber la peur et, même si ce n'était pas le cas, de payer pour ceux qui montrent qu'ils ne l'ont plus.

 

Michel Nebenzahl